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Perros, dernier voyage

Il aimait la mer et les marins, et les venelles qui mènent au port de Douarnenez, sa ville sauvage, tellement plus précieuse que le Paris mondain, qu’il connaissait bien cependant. C’était un immense lecteur (c’était d’ailleurs son métier), un poète, un humaniste pas toujours tendre avec ses contemporains, un écrivain rare.

Georges Perros nous a en effet laissé trop peu de textes. Son exigence sans doute fit qu’il publia peu. D’où notre plaisir lorsqu’un jeune éditeur nantais nous propose le dernier écrit de Perros, que l’on ne trouvait que dans le volume III des Papiers collés : L’Ardoise magique.

Sans doute se souvient-on que l’ardoise en question était un jouet à la mode dans les années soixante-dix, qui permettait d’écrire ou de dessiner et d’effacer aussi vite. Mais ce n’est plus un jeu ici, ce n’est qu’un instrument qui permet de communiquer avec ceux qui n’ont plus de voix. Car ce court texte bouleversant et très autobiographique raconte cela : comment l’écrivain, lors d’une visite médicale, apprend presque fortuitement, mais violemment, qu’il est atteint d’un cancer au larynx et qu’il faut opérer. Autrement dit être laryngectomisé.

La grande et belle voix de cet homme de parole se retrouve empêchée. C’est cela qu’il veut dire dans ce texte. A Lorand Gaspar, il écrit : « J’essaie d’écrire un relevé de ce qui m’est arrivé (!) depuis trois mois. Aussi sèchement que possible. Je le dédierai aux laryngectomisés. Qui s’en foutront pas mal. » Avec détachement, et une froideur presque clinique, Perros raconte le parcours de l’homme devenu malade, la vie ordinaire bouleversée. « On regarde. On se regarde. C’est un genre de vie. »

Non sans misanthropie, il épingle le milieu hospitalier, l’inhumanité des médecins, le racisme du personnel soignant. Et surtout, avec cette concision, cette précision, cette lucidité foudroyante des Papiers collés, il touche à l’essentiel en peu de mots. « On ne guérit pas. On retarde. »

Perros n’était pas un grand bavard, sans doute même un taiseux. Mais comment s’habituer au silence imposé ? C’est vivre autrement, c’est vivre en absence que de vivre sans pouvoir dire. « Au bord des hommes comme au bord de la mer. J’entends le bruit de leurs paroles, comme celui des vagues. Mais je ne peux plus me baigner. »

On saura gré à Thierry Bodin-Hullin de nous permettre de redécouvrir ce beau texte, douloureux certes, mais parcouru par la belle énergie de l’auteur: « Tout le monde se réjouit de me voir prendre la chose ainsi… Comme si Perros avait le choix ! Mais autant être gai ! » Cette nouvelle édition est précédée d’un poème chaleureux de Michel Butor, et suivie d’une postface tout aussi amicale de Bernard Noël.

Alain Girard-Daudon, Revue 303, n° 136, mai 2015

 

Et aussi

L’Ardoise magique de Georges Perros
publié le 5 juin 2015 par Bernard Bretonnière
sur le site de Mobilis, chroniques web

L’Ardoise magique
publié le 7 Mars 2015 par Lionel Droitecour
sur son blog « Journal de bord »

Georges Perros. L’Ardoise magique rééditée
publié le 19 décembre 2014 par Rodolphe Pochet
sur le site © Le Télégramme

L’ardoise magique, ou la permanence de l’écrit
édito publié en décembre 2014 par Thierry Bodin-Hullin
sur cette page du présent site

Mais encore

Publié une première fois par les éditions Givre en 1978, moins de trois mois après sa mort, puis repris à la fin des Papiers collés III, L’Ardoise magique est le dernier texte écrit par Georges Perros. Un texte dédié « aux laryngectomisés », qui furent sa dernière famille, et qui rend compte, à la manière d’un journal de bord, de ce que fut son quotidien depuis le diagnostic du cancer jusqu’à la tentative de rééducation vocale au lendemain de sa laryngectomie et de cette expérience douloureuse qui consiste, entre les mains d’un spécialiste, en la « perte absolue de toute personnalité ».

Devenu « un sac », Perros observe ce qui se trame autour de lui, dans cette vie où il n’y a plus désormais « aucune parole d’homme à homme ». Peut-être est-ce là la marque des grands écrivains, quelque chose comme leur signature : alors que la mort pointe déjà le bout de son nez, cette capacité à rester eux-mêmes, tels qu’on a pu les lire au plus fort de leur vie. Ainsi Perros, à qui la maladie, brusquement, est venue clouer le bec : « impression d’avoir été décapité. Puis on m’aurait remis la tête un peu de travers. »

Didier Garcia, Le Matricule des anges, n° 161, mars 2015