l’abécédaire chroniqué

Imaginaire et probabilité

Un ouvrage sans reliure, composé de deux cahiers juxtaposés. Leur numérotation n’est pas de chiffres mais bien de lettres, s’autorisant d’ailleurs quelques licences alphabétiques (après le c, pas de d d’emblée, mais un ch, et puis des oi et ou avant le p, bien entendu). La composition des pages au blanc crémeux est identique : une illustration, un titre-mot(s), un texte. Voici l’objet contenu dans l’écrin portant le nom d’Abécédaire d’un cœur rebelle. Dorota Walczak a choisi d’y explorer le français – qui n’est pas la langue ayant maternellement modulé ses organes phonateurs et sa vision du monde – d’une manière graphique et sonore.

Un petit dessin, au trait noir et épais, réalisé avec une branche de groseillier, chapeaute chaque poème. C’est le corps d’une femme, avec ou sans accessoires (vestimentaires ou autres), qui prend la pose, esquisse de la lettre. « Ô gracilité galbée ! Ô mes gobelets ! Gobelets garnis des motifs galants ou naïfs : gazelles, gazon, grenouilles, gondoles. »

Une fois cette dernière profondément inscrite dans le papier vien(nen)t le(s) mot(s). « Bien-bien », « hallucine », « Hou ! La moule immorale » et autres « zeppelins », eux-mêmes suivis d’une composition langagière originale, ne respectant que les codes personnels de l’auteure et une focalisation intense sur la musique des termes en présence. À certains égards, l’on pourrait croire face à des virelangues : « Dans les mailles enchaînées d’un chandail, le chat rencontre un cachalot. Ils jouent dans les eaux bleues à cache-cache. Le chat chatouille le cachalot qui crache une hache et un chasseur de cachalots. Le chat cherche à chasser le chasseur – il cherche la chair fraîche… »

Walczak questionne la perception du monde, les réalités prosaïques, le corps, les visions inverses, le rapport à soi et à l’autre, l’inscription individuelle. Il y a quelque chose de feutré dans son univers de « murmures », de « lentement », de « tristesse », de « nébulosité » et de « douceur », qui tout d’un coup s’illumine par la pétillance et la gaité de la « Folia », d’un « twist de cow-boy », de « sandales » ou d’un « citron [qui] en rondelles, puis en cédille, […] scintille et certifie que j’ai envie… ». C’est donc une œuvre traversée d’énergie et d’instabilité, qui s’amuse à nous confronter avec ironie à la vie, où l’« inimaginable est parfois probable »…