le flacon, jean-paul andrieux, avis et lectures

« Une histoire délicatement troublante et sensuelle dans un monde finissant »

dit la 4e de couv de Le flacon de Jean-Paul Andrieux. Je ne saurais dire mieux, sauf peut-être que ce court roman (104 p) est en 2 parties :
1) troublante et sensuelle. Les préliminaires, quoi : « dans l’intimité de son cabinet de toilettes » Madame se prépare pour son mardi : ce jour-là elle reçoit. Joséphine la sert avec jouissance. Ces pages abondent de parfums, de bruits de tissus. Entre le respect minutieux des rites et les transgressions minuscules qui, dans le boudoir de Madame, sont comme des coups de pistolet, maîtresse et servante (ça fait deux femmes) se frôlent, se parlent, pensent.
2) le monde finissant : c’est le temps de la réception. Jean-Paul Andrieux en rapporte les dialogues insipides, la stupidité, la goinfrerie, les désillusions. L’écriture de Jean-Paul Andrieux, ici, brille et sent comme les meubles cirés et les chandeliers astiqués.
Christian Degoutte, Verso n° 155, décembre 2013

Avec Le flacon, Jean-Paul Andrieux livre un récit malin, plein de finesse, de sensibilité et d’humour.

Tout est dans le à peine dit, le susurré, l’évocation de l’éveil des sens, de la confusion des regards, tout est dans le détail d’un souvenir, l’ébauche d’une réminiscence, un geste à peine esquissé, une musique, un portrait, un parfum… La relation entre Madame (qui est tellement madame dans la maîtrise apparente de soi, dans le raffinement, l’ordre imposé par la société) et le colonel (qui est tellement colonel dans son apparat d’officier, sa rigueur, son expérience, sa situation) est délicieuse, en apparence douce et très sensuelle, mais qui, par les détails évoqués, juste suggérés, est une passion que l’on devine brûlante, désespérante, quasi-destructrice.

Ca se passe un mardi, le jour de Mars. La guerre, avant qu’elle n’enlève le soldat, est au cœur de cette journée. Une guerre sournoise entre deux êtres qui se frôlent, se cherchent, s’admirent, paradoxalement sans jamais s’affronter. Guerre contre la retenue, faire semblant sans faire semblant, se dire sans vraiment se parler, trois mots parce qu’il est interdit d’en dire plus, mais dire quand même, malgré tout, guerroyer contre sa condition, contre les bienséances si contraignantes, s’en écarter à peine, être toujours à la limite de l’interdit, sans la franchir. (…) Guerre contre l’amour impossible dans une société aseptisée.

En même temps qu’une histoire se déroule sous nos yeux, faussement tranquille, perturbante, dévastatrice, une autre se joue, pas vraiment parallèle, mais curieusement imbriquée : ces deux-là ne sont pas seuls dans une vie qui s’achève.

Drôle (le mot est juste !) de société. Nous sommes le mardi 5 mai 1914. La date est terrible : c’est la fin d’un monde, d’une époque, d’un art de vivre. La guerre est à venir, ouvrant un siècle tout autant ravageur et cruel, mais un autre siècle, différent. Une guerre sociale, sournoise elle aussi, mais de plus en plus visible, commencée à la fin du XIXe siècle et qui trouvera son apogée plus tard. Ici, le ridicule des situations. Grande bourgeoisie qui a déjà beaucoup perdu (les désastres…) et qui, là, devant nos yeux, se fait harakiri ! Dans un décor vieillissant mais encore somptueux, des dames (…) nous donnent un ballet de sottises, d’inepties, de vanités : le grotesque dans le romanesque. Précieuses ridicules ? Femmes faussement savantes ? Petits esprits, idées réactionnaires, gardiennes de traditions vaines. Fellini n’est pas loin, Renoir non plus : décadence de Rome, décadence des privilèges : les règles du jeu se dérèglent.

Et puis, il y a Joséphine… Étonnante de grâce et de gratitude. C’est son regard qu’on suit dans les dédales de la journée, de sa chambre de bonne au vestibule en passant par la chambre sacrée de madame. Que d’événements partout, qu’elle frôle avec fraîcheur et honnêteté. Autant les événements obscènes que ceux les plus enchantés. Obscénité des grafitti, des dames de compagnie, des discours entendus et surannés. Grâce des mets, des habits, des soins de Madame. Amour senti, ressenti, compris, vu, respecté, accepté. Plus que servante, plus que confidente, elle est le fil qui relie, qui entretient le passage, qui unit, qui marie (Marie !). Bâton de parole, relais entre, ange. D’autant plus beau personnage que sa relation quasi-filiale avec sa maîtresse, très charnelle (sensuelle ?), brise les chaînes.

Loin des mégères du salon d’à côté, Joséphine est une messagère. Messagère de Mars ? Une mission qu’elle ne connaît pas lui est confiée, elle la réalise avec une grande servitude. Elle jette le trouble, s’oubliant elle-même pour mieux rendre service. Belle abnégation – et humilité – dans laquelle le roman trouve toute sa beauté et sa lumière.

Thierry Bodin-Hullin, le point de vue de l’éditeur, été 2013