chronique d’un échouage, chroniques et lectures

Nora, la surréaliste (presque) oubliée

De Nora Mitrani, je l’avoue, je ne connaissais presque rien d’autre que la photo prise à Venise où elle figure, assise dans une gondole, entre Julien Gracq et André Pieyre de Mandiargues. Ce portrait, qui appartient à la Bibliothèque municipale de Nantes, figure, recadré serré, en couverture de l’ouvrage que L’œil ébloui a eu la riche idée de publier. On y trouve Chronique d’un échouage, la seule narration publiée de son vivant par Nora Mitrani (1921-1961). Il s’agit d’un bref récit contant la croisière sur le Rhône de cinq amis à bord d’un bateau qui s’échoue sur une épave non loin d’Arles et qui attendent le secours que le capitaine est allé chercher. Sa qualité fait regretter que l’auteur se soit contenté de ce texte.

Il y a trente ans, Dominique Rabourdin avait réuni quelques-uns de ses écrits pour les publier sous le titre Rose au cœur violet, précédés d’une préface de Julien Gracq. Voilà qui lui confère quelque autorité pour signer une belle postface, Nora Mitrani ou la liberté d’être. Il y retrace la courte existence de la jeune femme, née à Sofia, venue à Paris où la plus grande partie de sa famille fut arrêtée par la police de Vichy et déportée. Après la guerre et des études de philosophie, elle rejoint le groupe surréaliste, fait la connaissance de Hans Bellmer dont elle devient la maîtresse et le modèle pour des photos et des dessins particulièrement osés, avant d’être admise au CNRS comme sociologue aux côtés de Pierre Naville ou d’Edgar Morin. Elle a aussi été la compagne discrète de Julien Gracq, de 1953 à sa mort prématurée des suites d’un cancer. De cet amour ne subsistent que quelques photographies et la préface de Gracq – on la trouve dans le second volume des Œuvres complètes parues dans La Pléiade. Il y évoque « le timbre d’une voix, véhémente et souvent passionnée, qui s’est peu souciée à l’époque d’être entendue hors du cercle un peu fermé du surréalisme de l’après-guerre, mais qui pour avoir dû se taire si vite, n’a pas perdu so n pouvoir d’alerter l’oreille ». Cette réédition le confirme.

Thierry Guidet, Place publique #71, été 2019

Chronique d’un échouage, Nora Mitrani

« En ce mois de septembre de très basses eaux, après le miracle des calanques de Cassis et de Marseille, après la tristesse de Port-Saint-Louis, nous voguions sur un fleuve tropical plein de bonté. »

Quatre amis remontent le Rhône en bateau. Ils s’échouent sur une épave, à deux kilomètres d’Arles. Pendant huit jours, ils attendront les secours, désœuvrés.

Nora Mitrani déroule avec humour ces jours où rien d’important n’arrive. L’échouage fluvial est un naufrage sans grandeur, à l’image de ses protagonistes dont les vies semblent, elles aussi, reposer immobiles sur un banc de sable, figures désenchantées et fatalistes. «  Notre aventure est dérisoire, fabriquée par un démon de dernière catégorie ». La mélancolie naît de l’attente, en même temps que « l’investigation de nos âmes, les souvenirs de l’Orénoque ».

Une péniche, appelée au secours et ne parvenant pas à désenclaver le navire, prendra les naufragés à son bord, avec leurs biens les plus précieux. « Jacques Winter sauve son masque sous-marin et ses palmes, Montal une longue racine d’olivier ». Le capitaine restera seul à bord, ravitaillé tous les deux jours en vin et saucisson d’Arles. Jusqu’à ce que la crue désensable son rafiot.

Nora Mitrani a l’art de croquer des vies en trois mots, en une écriture nerveuse et suggestive. Le livre a le charme de ces esquisses qu’on préfère parfois, pour leur sens de  l’ellipse et de l’essentiel, pour leur énergie aussi, aux œuvres picturales achevées, alourdies et trop parfaites.

Nora Mitrani, morte prématurément, a peu écrit. On le regrette tant ce texte délivre une musique singulière et captivante. Dans sa postface, intitulée Nora Mitrani ou la liberté d’être, Dominique Rabourdin nous apprend que la jeune femme fréquenta les surréalistes, fut la compagne de Hans Bellmer, puis de  Julien Gracq. À ces proximités on doit peut-être l’attention aux signes, le goût de la langue et aussi ce voile de mystère qui aiguise l’attention et ouvre l’imaginaire.

 « Peut-être tiendrai-je un jour la compatibilité des aubes où je ne dormais pas encore et de tous les instants perdus »

« Une voix qui ignore le tiède », écrivait Julien Gracq.

 Frédérique Germanaud, blog atelier du passage, août 2019

Chronique d’un échouage, par Christophe Stolowicki

Chronique d’un échouage, par bas-fonds traîtres et faible tirant d’ô, est un récit de poète dont le suspens profond, tout en annonces claires de catastrophe, est le contraire exact de l’ignoble suspense – on n’en saute pas une ligne tant le décalage, le grand écart de registres valent par eux-mêmes, pour eux-mêmes et non en vue, au gré d’un dénouement.

Une passion tendre d’écrire, à larges coutures et points d’arrêt, éclaire ce Journal de bord autobiographique, de « solidarité pensante », d’une « aventure […]dérisoire, fabriquée par un démon de dernière catégorie », remontée du Rhône pour laquelle je donnerais toutes les descente[s] de l’Escaut. Mise à plat, mise à eau du naufrage comme seul un poète ; à proses circonscrites, tragique éteint ; de l’échouage à l’échec le rassurant alanguissement. Un naufrage avec tout le confort moderne, dans l’attente d’un remorqueur.

« Des méduses violettes, noyées dans leurs corps fluides, flottaient entre deux eaux.»

Instauré un double langage, un tangage, un roulis de l’entre-deux sabordages du sens (plutôt singulier que commun), affleure un fantastique indécis. Happant à la volée ce fabricant d’une pornographie lilliputienne (« En tirant sur une ficelle, Justin animait de petits hommes et de petites femmes en celluloïd qui exerçaient leurs petits membres à l’amour ») qui s’avère être un aveugle, monstre d’ingéniosité et de persévérance et de « prescience extrême ».

Si richement digressif soit-il, on finit par être pris par le récit et accélérer un peu notre lecture vers la fin en porte-à faux – « le véritable drame de cette histoire se jouait ailleurs ». Échouage, échec, on peut la lire comme la  métaphore d’une avant-garde à son déclin. Anachronisme rhétorique que « les yeux des assassins et des enfants battus s’agrippent aux fondements de la société pour les détruire ».

Toutefois. Nora Mitrani (1921 – 1961), l’une des rares femmes surréalistes, assidue aux réunions – Breton salue sa noblesse –, modèle et amour de Hans Bellmer à vingt-cinq ans, compagne de Gracq aux dernières années de sa brève existence, qui mieux qu’elle a incarné ce tournant de la femme, encore muse, égérie – mais auteure, autrice à plein, à l’adret, au versant sud de l’amour fou ? À son propos, André Pieyre de Mandiargues parle d’humanisation du surréalisme.

Admirablement documentée, la postface de Dominique Rabourdin, qui a porté ce texte, inédit du vivant de l’auteur, dans sa version intégrale (Françoise Mallet-Joris en a publié un abrégé dans un recueil de 1963), le situe à merveille dans son contexte de surréalisme en décrue, en cale sèche.

Christophe Stolowicki, sur le site Sitaudis, 22 juillet 2019

Chronique d’une femme mélancolique

Le récit d’un échouage sur le Rhône est vécu à travers le regard tout autant lucide que mélancolique d’une femme.

Après la magie des calanques, la beauté colorée de la Camargue, le souvenir amusé d’une échoppe à Martigues, quatre amis poursuivent leur escapade sur un fleuve « plein de bonté » où pourrait se produire une belle aventure. « Le Rhône referme ses eaux jaunes sur d’insidieuses vengeances. » Mais l’événement attendu n’est pas celui espéré. Pas assez d’eau et l’on assiste à un banal échouage.

« Le bateau n’avancera plus ». La narratrice en est déçue. L’échouage est « contraire au stéréotype de la catastrophe ». La vie s’arrête et c’est l’attente. Comme dans les romans de Gracq, l’attente, étrange et trouble, devient l’enjeu de la narration. Dans un temps où plus rien ne se passe, les protagonistes balancent entre l’ennui, le rêve, l’espoir déçu, le rire aussi car rien n’est grave, mais « le bateau immobile au milieu du Rhône nous interdit toute pensée aventureuse ». Qu’attendre vraiment ? « Pas de délivrance puisque nous ne sommes pas réellement prisonniers. » Difficile alors de savoir où se joue le drame, nous interroge la narratrice.

Cette dernière est cette même femme (Nora Mitrani) qu’évoque Dominique Rabourdin dans sa postface. Un rien mélancolique, « calmement désespérée », mais libre d’être.

Le point de vue de l’éditeur, mai 2019