je suis cet homme…, ce qu’on en dit

210 anaphores commençant toutes par je suis cet homme. Bernard Bretonnière écrit l’humanité, relie les hommes entre eux en dévoilant de manière intime et universelle leurs forces et leurs faiblesses. Beau travail de l’éditeur. Originalité de la présentation, couverture cartonnée – fourreau en trois volets – à l’intérieur duquel se glissent deux carnets d’une quinzaine de pages chacun, dans un jeu de pliage sans aucune reliure. Livre-objet accompagné des dessins de Jean Fléaca montrant cet homme souvent seul dans sa multitude.

Dès le titre, s’interroger sur le mot homme, le mot fiction, le mot suprême et même sur le je et le je suis. Chacun d’eux significatif, interrogation profonde, portée en chacun. L’homme comme fiction mais dans sa présence la plus prégnante au monde. L’homme est-il fiction, est-il réel, est-il homme, est-il trace ? En exergue Saint-Augustin : « L’homme, cette part médiocre de la création de Dieu » mis en parallèle de Wallace Stevens : « La poésie, madame, est la fiction suprême ». Avançons dans le livre.

« Je suis cet homme ici et maintenant ». Présence de l’homme dans le présent, on ne peut plus certaine. Etre dans l’ici et le maintenant est être assurément. Se dévoiler un peu. Livrer une part d’intime. Mais l’intime est-il celui d’un seul homme ? Ou porté en chaque homme ? Est-il celui qui les relie, les rends frères, fraternels ? L’intime et les hommes, leurs faiblesses, leurs douleurs et leurs forces. Tout semble résumé dans cette anaphore : « Je suis cet homme au cœur battant battu battant ». Et c’est là qu’intervient la contradiction. L’homme est aussi « homme libre emmuré en lui-même ». Une chose et son contraire. Une forme d’art de savoir ainsi entrer puissamment au cœur de l’homme autant que dans la chair. Montrer ses facettes intérieures / extérieures. Homme sujet empli d’émotion et qui se méfie de lui – sous-entendu autant de lui-même et des autres. Des ses propres contradictions et de l’incompréhension du monde en sa globalité.

« Je suis cet homme qui a perdu l’insouciance » – le premier carnet dresse le tableau de ses faiblesses. Lucidité en paquet. L’homme et ses doutes, ses questionnements. L’homme dans ce monde où la bêtise est omniprésente, où les frontières ne sont pas invisibles. L’homme trop fatigué. Pris de honte, de mélancolie, de regrets, de défauts, se voûte, n’ose plus avancer. « Je suis cet homme agacé par les hommes ».

Dans le deuxième carnet, l’homme et son « enthousiasme naïf », peut-être pour « penser à autre chose ». L’homme qui s’accroche, essaie de ne plus avoir peur. « Cet homme qui sourit pour ne pas chuter ». Ainsi se côtoient les deux faces de l’homme. Celui qui se voûte et celui qui se tient droit. Celui qui est « bouleversé à la vue d’une main d’enfant » et celui « que le spectacle des gens heureux meurtrit ». Mais dans le fond, l’homme toujours prêt à se reconstruire, sa volonté à toujours se redresser, et je pense à cet autre livre de Bernard Bretonnière D’ Volonté en cavale paru aux éditions Color Gang. L’homme capable de faire des blagues et de partir dans de grands rires, est aussi celui aux désirs enfouis. Tendresse, moments de bonheur et même si l’homme claudique, toujours « capable de vous faire éclater de rire ».

Retenir de ce beau livre émouvant au possible, « Je suis cet homme qui peut écrire pour ne pas mourir ». Rejoindre ainsi le titre et les exergues. Parvenir alors à cette touche finale : « Je suis cette humanité crucifiée. La poésie, pardon madame, me fait exagérer ».

Cécile Guivarch, site terre à ciel, avril 2021.