les maritimes vues par christian degoutte

« J’ai regardé la mer. Du plus loin que je me souvienne, des heures, des journées, des années qui confinent à l’éternité. J’y ai trouvé une occupation, de quoi conjurer l’ennui…/… j’en ai fait ma décision, elle guérira ma peine. »

Tel est le premier texte des Maritimes de Thierry Bodin-Hullin. Un livre étonnant. Un livre intime et, pour le coup, un vrai recueil (106 p). Dans ces Maritimes, T.Bodin-Hullin a rassemblé poèmes (en vers et en prose) :

«Face mer crevé par le vent / face terre enraciné vivant / le pin maritime, meurtri et fourbu, ne s’avoue pas vaincu. Courbé plus encore, il vivra d’autant plus »,
pages pour soi, notes prises sur le pouce, flèches aphoristiques, descriptions millimétrées, pas à pas d’une pensée, conclusions de réflexions, etc. T.Bodin-Hullin semble être allé sur les rivages de toutes les mers d’Europe ; ses pas semblent l’avoir porté dans tous les ports bretons (il les nomme), des rades foraines aux plus secrets mouillages. Il nous en dit les paysages, le « combat » sans fin qu’est le paysage marin et les « pensées » que le paysage fait monter en lui : où que l’on aille, on s’emporte avec soi, on emporte ses propres combats, on transporte le sac de ses joies, de ses douleurs, ses défaites, contradictions, faiblesses, désirs, illusions et désillusions, amours, enfants, etc.
« Le sel de mer sur les blessures, douloureux, mais beaucoup moins électrique et piquant que les mots acerbes sur les fêlures intérieures » ;
et parfois, quel que soit le paysage, on n’en voit rien, tout ficelé que l’on est par ses propres pensées. T. Bodin-Hullin n’écrit pas comme on se confesse, comme on n’en finit pas de mourir à l’opéra. Il est plutôt sarcastique à son encontre. Bref. Précis.
« Dos à la ville, mon amour, je m’accorde une pause et me tourne vers toi. Je te demande juste de poser tes yeux sur moi, de les poser là où je dois me reposer. »
Ce qu’on appelle, je crois, un livre-vie. (Bon sang, j’ai failli oublier les linogravures de Christophe Bodin-Hullin ! elles sont comme jeter un œil par la fenêtre entre deux pages de lecture.)
Christian Degoutte, in revue Verso n°155, décembre 2013