photos de famille, ce qu’on en dit

Les photos de famille d’Éric Pessan

Il regarde deux photos, celle de la mère, celle de la fille, prises de dos, épaules nues, dans la même pose.

« Une volonté de brouiller les pistes bien qu’au premier regard
je distingue la mère de la fille l’une et l’autre pourtant pareillement minces
c’est une histoire de peau
et de ce qui se cache sous la peau d’une douce rondeur de l’adolescence d’un assèchement au fil du temps
de trois plis à la naissance du bras de la mère
là où la jeunesse produit des miracles d’élasticité en m’approchant
je vois le temps. »

Contemplant un tableau de Poussin, Chateaubriand lâche cette formule : « Admirable tremblement du temps. » Éric Pessan – et tant pis si la comparaison est écrasante – quand il compulse ses photos de famille rumine, lui, sur le redoutable tremblement du temps : peau vieillie, profils perdus, noms oubliés, jeunesse enfuie. La photo, que le livre ne montre jamais et qui parfois doit être imaginée par l’auteur, sert de déclic au rêve éveillé sur ce qui était et ne sera plus : la mère en sa jeunesse, le chien qu’il fallut tuer, les aïeux à la plage…

Très prosaïquement, il peut s’agir aussi de la voiture des parents, une R12 bleu métallisé.

« Dans l’austère album de famille où reposent de nombreux fantômes
cette voiture sourit
et – en la regardant bien –
je retrouve jusqu’à son odeur plastique et essence gauloises sans filtre
royale menthol
déodorant suspendu au rétroviseur qui me portait à l’estomac
que je porte maintenant dans mon cœur. »

Eh bien, la vision de ce cliché banal suffit à mettre en branle le vieux ressort élégiaque dont frémit toute la poésie, depuis la nostalgie de Villon pour les « neiges d’antan » à la promesse d’Apollinaire : « Odeur du temps brin de bruyère  / Et souviens-toi que je t’attends. »

Les vers sans apprêt d’Éric Pessan mériteraient de prendre place dans une anthologie du jamais-plus, qui reste à composer.

Quelques dessins à l’encre de Delphine Bretesché se glissent entre les poèmes. Cuisine, salle à manger, toilettes, autant de lieux ordinaires dont toute figure humaine est absente, ce qui contraste avec la surabondance des présences dans les textes de Pessan et justifie leur rapprochement. Delphine Bretesché dessine comme on tient un journal. Éric Pessan écrit comme on noue un mouchoir. Deux manières de ne pas oublier. De s’y efforcer.

Thierry Guidet, Place publique #75, août 2020


Quels rapports entretenons-nous avec nos photos de famille ? Est-ce que le simple fait de retrouver nos photos participe à l’effacement nos souvenirs ? Dans quels états seraient nos mémoires sans nos albums photos ?
En interrogeant son album personnel, Éric Pessan nous entraîne sur notre propre chemin parcouru.
Alors même que le dévoilement de ses souvenirs intimes ou de ses coups de cœur artistiques auraient pu nous laisser spectateur, c’était sans compter la générosité de sa démarche et de son écriture. Avec beaucoup de pudeur et de sensibilité, il nous invite à nous laisser fêter nos propres retrouvailles familiales.
De la photographie d’un chêne qui interroge notre (non) trouille de l’orage, à la R12 familiale, en passant par la grand-mère et sa sœur communiantes, on se balade et on picore cette poésie du souvenir, ce qui nous reste et ce qui a fui. Toujours magnifiquement édité par L’œil ébloui et accompagné par le trait délicat et sensible de Delphine Bretesché, on se délecte de ce nouveau petit bijou.

Librairie Lis&moi (Vertou), juin 2020


Lucidité de poèmes qui donnent chair à des photographies d’un autrefois de l’auteur (alors forcément un brin mélancolique). Ekphrasis est le terme savant qui désigne cette forme littéraire.

Librairie L’Ivraie (Douarnenez), juin 2020


1. J’aime la transparence de ce volume qui fait resurgir une émotion simple comme une flèche mais j’aime aussi sa densité qui promet la réflexion, le questionnement et les belles trouvailles.
2. Dans les poèmes qui tournent au premier coup d’œil sur l’ordinaire et les choses simples : Chien, Mon grand-père, La photo de classe, Mes cousins et tant d’autres, une vie et des vies se déroulent en nous montrant les évènements et les passages à niveau, les cicatrices et les dorures.
3. Puis, il y a aussi la confrontation familière avec l’extraordinaire et l’unique présents dans Le Givre, La Fée, Le placard, Toi.
4. Merveilleuse cohérence entre le poids des mots tissés par Éric Pessan qui nuance toutes les délicatesses des diverses présences humaines et les dessins de Delphine Bretesché qui délicatement suggère le poids sublimé d’une passoire, d’une fenêtre, d’un rideau, d’une bouteille.
5. Dans ce si beau volume : le réconfort, la nostalgie, l’apaisement et la quiétude se lovent comme une promesse d’une rencontre renouvelée avec l’autre sur la photo mémorisée, sous la paupière et dans une rencontre avec soi-même.

Dorota Walczak, auteure, juin 2020


lire aussi

La note de lecture de Stéphane Lambion sur le site de Poezibao, septembre 2020

La chronique de Christophe Stolowicki sur sitaudis.fr, mai 2020

L’œil de l’éditeur, mars 2020