le cahier d’écriture de marie-hélène bahain

Dans La Marelle, le lecteur avait quitté la petite Hélène après sa première année d’école. Il la retrouve six ans plus tard, à l’entrée du collège. C’est le temps du Cahier bleu.

A cinq ans, malgré le dépaysement et l’éloignement de ses parents, Hélène était curieuse de tout, s’émerveillant du moindre événement. Certes déjà craintive, mais elle grandissait et apprenait à vivre, enchantée.

Dans Le cahier bleu, fini l’euphorie, place au doute. « Elle est peureuse, affreusement peureuse, elle promène sa peur partout elle va. » La gamine n’en est plus une. Son corps change, les émois des filles de son âge la perturbent, elle découvre les interdits. Elle se sent comme impuissante face à la tristesse de son père et au monde complexe des adultes. Tout de même, avec aplomb, elle ose la révolte dans l’institution catholique.

Heureusement la lecture. Son imaginaire s’affole et éveille ses sens. Et l’écriture dans le précieux cahier pour se trouver et se ressourcer dans des mondes parallèles. « Elle invente, elle est au centre d’elle-même. Le préau n’est plus gris, froid et sombre, mille vies l’habitent et débordent sur la morne cour où peine un tilleul chétif. » Le théâtre surtout. Dans la comédie de la vie, elle théâtralise ses peurs pour mieux s’en affranchir.

À la fin de La Marelle, on suivait la procession fleurie de la Fête-Dieu où tout est éblouissement. Là, au moment où l’été revient, les interrogations foisonnent. « Et les autres, ceux qui ne sont pas heureux, papa qui ne l’est plus, ils vont où. On en fait quoi. » « Pourquoi la crainte étouffe-t-elle le désir. » Sans point d’interrogation, pas de réponse attendue. Ou alors dans le cahier bleu.

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ça m'intéresse de savoirde l’art de la curiosité

Une nouvelle fois, Bernard Bretonnière nous liste ses obsessions. 1112 fragments anaphoriques commençant par « ça m’intéresse de savoir » ou « ça m’amuse de savoir ».

Un livre sur la connaissance, alors ? Pas exactement. « Une petite encyclopédie curieuse et amusante de l’art et de la vie », sous-titre malignement l’auteur de Pas un tombeau. « Je suis curieux de tout », insiste-t-il. Tout événement, aussi futile fût-il, prête à intérêt. Le petit geste du quotidien, le fait anodin vu, lu ou aperçu, la chose vécue, l’histoire méconnue, inconnue, ou plus rocambolesque. Rien n’échappe à l’œil malicieux du poète-énumérateur, comme le surnomme François Bon.

Une curiosité de tous les instants et Bretonnière encyclopédie sa vie, rassemble tout, ne laisse rien passer, ne veut rien oublier, à la manière de ces collectionneurs qui gardent le moindre petit bout de ficelle ou de papier. La vie est faite de ces infinités de détails qui touchent aussi bien le quotidien, l’aventure que l’art et la création. « Je suis fait de tout ça », semble-t-il nous dire.

Et ce « tout ça », cette somme d’infimes connaissances, certes intéresse ou amuse, mais, plus encore, émeut, scandalise, désespère, enchante, contrarie… Autant de repères, de traces pour chercher le sens de l’humain, donc de ce que je suis. Ça peut même rendre heureux, nous chuchote, non sans ironie, l’auteur à la fin de son inventaire.

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Chronique d'un échouagechronique d’une femme mélancolique

Le récit d’un échouage sur le Rhône est vécu à travers le regard tout autant lucide que mélancolique d’une femme.

Après la magie des calanques, la beauté colorée de la Camargue, le souvenir amusé d’une échoppe à Martigues, quatre amis poursuivent leur escapade sur un fleuve « plein de bonté » où pourrait se produire une belle aventure. « Le Rhône referme ses eaux jaunes sur d’insidieuses vengeances. » Mais l’événement attendu n’est pas celui espéré. Pas assez d’eau et l’on assiste à un banal échouage.

« Le bateau n’avancera plus ». La narratrice en est déçue. L’échouage est « contraire au stéréotype de la catastrophe ». La vie s’arrête et c’est l’attente. Comme dans les romans de Gracq, l’attente, étrange et trouble, devient l’enjeu de la narration. Dans un temps où plus rien ne se passe, les protagonistes balancent entre l’ennui, le rêve, l’espoir déçu, le rire aussi car rien n’est grave, mais « le bateau immobile au milieu du Rhône nous interdit toute pensée aventureuse ». Qu’attendre vraiment ? « Pas de délivrance puisque nous ne sommes pas réellement prisonniers. » Difficile alors de savoir où se joue le drame, nous interroge la narratrice.

Cette dernière est cette même femme (Nora Mitrani) qu’évoque Dominique Rabourdin dans sa postface. Un rien mélancolique, « calmement désespérée », mais libre d’être.

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tout est vivant
dans le rêve d’hokusai

A partir de la célèbre postface des Cent vues du mont Fuji du peintre japonais Hokusai, Jean-Paul Andrieux et Marc Bergère nous livrent leur propre lecture.

Jean-Paul Andrieux, l’écrivain, analyse, fouille, décortique, le texte d’Hokusai. Il essaie de comprendre le sens profond de la démarche artistique du peintre, toute en perpétuel mouvement, toujours en progrès. Saisir à quel moment, à quel âge, « la ligne de l’animal sera animal, la ligne de l’herbe sera herbe ». Plus exactement encore, saisir quand « la ligne de la vie sera vie, que la ligne sera vie, que le point sera vie ». En jouant avec les mots d’Hokusai, Jean-Paul Andrieux rentre au cœur même de l’interrogation du peintre qui, par tâtonnements, cherche la vérité de son art.

Malignement, le peintre Marc Bergère répond à la traduction – ou l’interprétation – d’Andrieux par des motifs autres que ceux connus d’Hokusai, d’autres formes, d’autres lignes et d’autres couleurs. Qui donne la vie à l’autre ? L’écrivain au peintre en lui apportant la matière ou le peintre à l’écrivain en lui offrant ses traits et toute sa palette de couleurs vives ? « Alors, au moment de la mort, tout sera vivant », dit le poète. Tout est vivant à l’instant même de l’écriture et de la peinture semble ici lui rétorquer l’illustrateur.

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