les nouveautés du printemps 2022

Deux récits de jeunesse de Gustave Flaubert traduits en roman graphique par l’écrivain Jean-Paul Andrieux. Une longue suite anaphorique pour dire la surprise et l’incompréhension de l’adulte face à un monde auquel il n’était pas préparé.

« J’ai regardé à ma montre, et j’ai calculé combien de temps il me restait à vivre ; j’ai vu que j’avais encore une heure à peine. Il me reste assez de papier sur ma table pour retracer à la hâte tous les souvenirs de ma vie et toutes les circonstances qui ont influé sur cet enchaînement stupide et logique de jours et de nuits, de larmes et des rires, qu’on a coutume d’appeler l’existence d’un homme. »

« Rien dans mon enfance ne m’a assez anesthésié pour que je constate sans douleur qu’une ONG puisse être accusée de sauver des vies en Méditerranée par un ministre de l’Intérieur.

Rien dans mon enfance ne laissait imaginer qu’un trou noir serait un jour photographié.

Rien dans mon enfance obéissante et sage ne m’a encouragé à persévérer dans mes refus. »

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A contre-jour, la nuit : avis de lecteurs

 » J’ai lu avec énormément de plaisir A contre-jour, la nuit (…) Le roman est lumineux, généreux, ouvert. Les autres, le lecteur, l’être aimé et disparu bien sûr, mais l’autre en général y est l’objet d’attention, de curiosité, d’affection. La lumière au reste y occupe une grande place. Elle éclaire aussi le style, aéré, spontané. Et puis j’y ai retrouvé le Taïwan que j’ai tant aimé. Un grand merci pour ce livre. « 

 » C’est étonnant comme le sujet du deuil est abordé aussitôt, puis contourné, pour n’être abordé frontalement qu’à la toute fin. Mais ce n’est pas vraiment un évitement, c’est un chemin de traverse : il faut passer d’abord par les esprits d’autres disparus, par les vies antérieures de personnes quasi inconnues de soi, par le mythe ou la croyance (la fiction), avant d’oser aborder la disparition qui compte, celle qui guide le voyage, le manque qui pousse à écrire. « 

 » J’y ai vu une véritable œuvre, un plein travail, un livre entier. j’y ai lu une Odyssée et une Iliade : une tentative d’ouverture dans la première partie et un face à face réussi dans la seconde. « 

 » C’est très beau. Il y a des intonations un peu proustiennes dans ce livre. Une intense mélancolie en tout cas. C’est un beau récit sur le temps qui passe, sur ce qui n’est plus, la jeunesse perdue (dirait Modiano), les amours mortes. La langue est élégante et soignée. C’est aussi un récit intime, une confidence presque. « 

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Les peintures gourmandes des Gourmandises

Que dit chaque peinture composée par l’artiste Nicolas Lambert pour illustrer et accompagner le savoureux texte de Françoise Moreau, Des gourmandises sur l’étagère ? Impressions et notes rapides.

Page 15. La nappe est dépliée. Ce n’est pas un festin, juste un déjeuner sur l’herbe. Manger grassement et apaisé. « Les deux corps imposants ouvrent un angle gourmand sur la nappe blanche. » Déjeuner en paix pour Marie-Gabrielle et Odilon.

Page 25. La voiture jaune et décapotable de luxe. Fonçant à travers la campagne, Berthe, leur fille, étale un autre monde. Monde de l’argent et de la volupté, mais le calme n’y est pas. Tant de précipitation vers le lieu du repas. La voiture va trop vite pour le rapprochement secrètement désiré. « Elle n’a jamais eu le temps. »

Page 37. « Berthe, Berthe, Berthe » à la une des magazines. Beurk, beurk, beurk, croit-on entendre. Déposée là sur une couverture papier glacé, la pose forcée, le corps déformé, les habits trop larges. Couleurs de la mode, de la tendance du moment, « la mort en habit de parade ». Loin de l’enfance (cf page 47).

Page 47. La charlotte est moelleuse, gaie, vivante. « Leur couleur déjà vous met en bouche l’enfance, ou la douceur, ou l’épicé, ou le délicat. » Alors que le gâteau semble très sucré, la légèreté est là, loin du poids de la séparation des parents d’avec leur fille.

Page 57. Le gâteau roi. Le Betsy cake. Il ressemble à une couronne, éclatante, orgueilleuse. Pour la tête de Berthe. C’est « un petit gâteau très léger », lit-on, le cadeau de la réparation.

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Natalia Gontcharova, libre d’écrire

Le sujet de la liberté est au cœur de la lettre que Natalia Gontcharova écrit à son mari, Alexandre Pouchkine. Lettre fictive que Cathie Barreau nous adresse comme une ode à l’amour et au désir.

Au-delà de l’aveu d’une femme blessée d’être mal aimée (« Tu ne t’es pas soucié de moi ou, du moins, tu t’es occupé de moi comme un homme s’occupe de ses biens : il faut en jouir et les conserver près de soi. »), Natalia G. exprime une profonde colère. La plainte contre un mari célèbre qui a revendiqué sa liberté (« Tu te voulais libre, tu l’écrivais, tu le criais. ») sans entraîner dans le même élan son épouse. « Il me manquait une chose : la liberté. Pas la même que la tienne, pas celle d’aller et venir dans le monde comme une courtisane. »

L’incompréhension est là : quand l’un pense plaisir immédiat, l’autre espère attention et regard : « Aurais-tu alors regardé dans mes yeux ? Tu y aurais vu de quoi traverser le miroir. » Le constat est sans appel : « Je n’avais pas envie de toi, parce que ton sexe ne me donnait rien qui pût me prouver que j’étais un être libre et vivant. »

L’amant rencontré, l’homme des promenades, « jamais il n’a poussé mes mains ou ma bouche vers son désir ». C’est dans l’exaltation du sentiment amoureux que naissent le vertige, la sensualité et la découverte du plaisir. « J’étais libre et inventive », dit alors Natalia G.

La liberté ultime est de l’écrire. Pas seulement dire les faits et libérer sa parole, mais plus encore, affirmer les mots en décrivant sensiblement l’intime. S’affranchir des codes et parvenir à la poésie du désir amoureux. Et du silence : « La liberté de rester seule, de laisser grandir en moi l’écoute des arbres et des oiseaux, des rues et des visages ; en silence. »

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